Ah, d’abord je fais la moue, pffff, quoi, une rando, et aller si loin un week-end « juste pour marcher » ? Ouais, en ce moment je ne rêve que de vélo, de vitesse. Oui mais au bout d’un quart d’heure le bon sens refait surface : quoi ? Bernadette me fait signe, et moi je fais la fine bouche ? D’un clic je lui réponds que oui, d’accord. Et on se met à causer itinéraire, effectif, matériel, les avant-goûts pas négligeables du plaisir d’aller en montagne.


Elle est top, Bernadette, elle bricole des sorties pas possibles, avec une curiosité jamais en panne d’horizons à découvrir. Redoutable marcheuse, attentive aux autres. Bon, j’arrête les compliments, elle va se fâcher.


Bref, nous voilà devant le car porte d’Orléans, au rendez-vous rituel des cafistes du vendredi soir. Le CAF est une drôle de confrérie constituée de petits groupes étanches ou presque. Très peu passent d’une activité à une autre, question de temps et d’affinités. Les alpinistes, je ne les vois jamais au ski de fond par exemple. Et parmi les grimpeurs, les falaisistes ne frayent pas avec les alpinistes, eh, faut pas confondre ! Pas d’ostracisme, d’ailleurs, on se cause volontiers dans le car, simplement on ne fait pas les mêmes choses.
C’est parti pour une folle nuit de car-couchettes. Au début, il y a bientôt deux ans, j’ai eu du mal : vibrations du moteur, trépidations, tu parles d’une berceuse. Mais cette ambiance mêlant promiscuité et respect des autres a du bon, on part en montagne et c’est le principal.

De fait le samedi matin, par la vitre, je vois le soleil se lever sur la Meije. Tant pis pour le confort, je ne donnerais pas ma place !

Nous sommes trois à sauter hors du car au Monêtier, sur le versant sud du col du Lautaret. Le délai était court, Bernadette n’a réussi à embarquer que Laurence et moi. On commence par se faire arnaquer pour le petit déjeuner au seul hôtel du village ouvert. Pour mieux assurer la suite, je cours compléter mes victuailles, ce qui me vaudra le sobriquet de « garde-manger », Laurence est taquine. J’ai un autre souci. J’ai oublié de prendre un quart et un bol, or nous aurons à manger de la soupe et autres nourritures semi-liquides. A cette saison, trouver une gamelle ici c’est mission impossible. Sauf que le boucher me fait cadeau d’un petit moule à pâté rond en alu : excellente tasse. Et sauf que la boulangère se creuse la tête jusqu’à me trouver un récipient en plastique à couvercle : le bol parfait. En prime, deux sourires : oublié le mauvais café et son prix malgracieux.

Dans le vallon du Grand Tabuc, la lumière dorée et la délicieuse fraîcheur de septembre nous ravissent. Les filles se moquent de mon trop grand sac à dos qui se prend dans les branches basses des mélèzes. « Mais qu’est-ce que t’as mis là-dedans », demandent-elles. Je laisse dire, stoïque. D’une part c’est moi qui porte la tente, ou réputée telle, plus la cantine roulante complète de Bernadette, comprenant gazinière et casseroles de style. D’autre part je dois compter avec un appétit exigeant, surtout si on me fait grimper des cols. Enfin j’aime prévoir un peu plus, c’est mon côté convivial.

  

D’ailleurs il n’est pas midi que Laurence se découvre une petite fringale qui lui coupe les jambes. Ah oui mais Bernadette aimerait atteindre un certain replat avant qu’on se croque une barre. Dans cinq minutes on s’arrête ! En montagne les minutes sont étirables, Laurence en fait la cruelle expérience. Du coup, premier casse-croûte, je sors de mon grand sac un pain d’épice qui n’est pas si mal accueilli.

Mais pas question de déjeuner avant le col des Grangettes ! Au-dessus de l’étage des vaches et de leurs petits veaux, les myrtilliers rougeoient sur les derniers carrés d’herbe et font de belles compositions avec le vert sombre des rhododendrons. Bientôt nous sommes dans les éboulis, puis dans les rochers, de plus en plus malcommodes. Bigre il faut se tenir à la paroi et si possible poser le pied sur du solide. Brusquement une fenêtre entre deux rochers nous fait basculer de l’ombre au soleil. Le lac de l’Eychauda nous écarquille les yeux de son bleu canard-turquoise. Bien plus beau que sur la carte, ce qui justifie pleinement une des missions du CAF : aller voir sur place.

 
  

L’envers du col est aménagé en dalle inclinée tout à fait propice au pique-nique. Après manger, nous sommes pris de langueur. Surtout Laurence, qui bâillait depuis dix heures du matin chaque fois que la pente lui en laissait le loisir. Elle s’étend sur les dalles tièdes et s’endort. De mon côté j’extrais le journal du jour de mon grand sac, mais l’altitude n’est pas copine avec la lecture, pas moyen de dépasser dix lignes d’affilée. En plus Bernadette entreprend de me présenter les sommets alentour, et m’informe que son thermomètre marque 2684 m, exactement comme la carte. Ces appareils sont confondants de précision.

Laurence se réveille juste pour assister à un grand spectacle d’art militaire. Bernadette, qui a du sang apache dans les veines et s’est entraînée sous les ordres de Cochise, progresse en rampant sur les dalles jusqu’à la crête, s’arrête net et, laissant à peine voir ses petites oreilles et ses yeux, scrute les mouvements de l’ennemi loin à la ronde en direction de la frontière italienne. Une photo prise par Laurence, notre reporter au front accréditée CAF, montre que nous n’aurons rien à craindre en cas d’invasion transalpine.

L’heure tourne, il faut penser aux choses sérieuses. Nous n’avons presque plus d’eau et je répugne à finir exagérément déshydraté. D’autre part nous devrons établir notre campement pour la nuit. Nous descendons l’abrupt verrou glaciaire qui retient le lac sur ces hauteurs. De ce côté, l’alpe appartient aux moutons. Et aux marmottes, tellement grasses qu’elles peinent à s’écarter de notre sentier.
Juste au moment où la fatigue se fait sentir, nous parvenons à une « cabane pastorale » vers 1800 m, certes fermée mais équipée d’un tuyau d’eau courante avec vasque, d’une terrasse avec auvent et d’une table avec petit banc chétif et chaise. Toutes choses fort tentantes. L’ennui c’est que le terrain alentour est soit pentu, soit caillouteux, soit couvert de crottes de moutons. Pour dénicher le futur emplacement de notre tente, nous passons une demi-heure à inspecter tous les coins de pré derrière des tas de cailloux empilés par les bergers depuis au moins l’âge de pierre. « Ah regardez, là, c’est pas mal. » « Non, par ici, c’est mieux. » « Allons voir là-haut, peut-être que ce sera plus plat. » Il aurait fallu nous filmer. Au bout du compte, les explorateurs décident de planter la tente sur le seul replat convenable, évidemment situé à 20 m de la cabane.

Entre-temps l’ombre nous a rattrapés. Nous décidons de contre-attaquer et de rattraper le soleil pour y passer un moment. Vaine course-poursuite : à peine installés, il faut déjà déménager plus loin ! Heureusement une cascade sympa nous propose ses installations balnéaires naturelles. Les pierres sont encore tièdes, le plaisir de faire trempette et toilette est général.

 
Puis l’heure vient de planter la tente. La tente, parlons-en ! En réalité Bernadette m’a fait porter dans mon grand sac son seul double-toit. Le jeu consiste à le faire descendre au ras de l’herbe pour éviter les vents coulis nocturnes. Mais les mâts ? Eh bien ce rôle est tenu par les bâtons de marche de Bernadette, prolongés d’un embout très astucieux. Laurence et moi tenons la toile et plantons les sardines pendant que Bernadette se glisse dessous, plante ses bâtons et règle la hauteur. C’est tout simplement de l’art. Et nous n’avons pas tout vu.


Déjà l’eau chauffe pour la soupe du soir sur le rebord extérieur de la fenêtre la mieux abritée du vent. En attendant, Bernadette sert l’apéritif, un Lussac-Saint-Emilion camouflé dans une gourde hors d’âge. Très apprécié, même dans mon moule à pâté en alu. Nous trinquons en grignotant des petites olives, des tranches de tomates du jardin de mon beau-frère. Puis viennent la soupe, le fromage de tête, la semoule parfumée, le curry de poulet, j’en passe, et le plateau de fromages. Enfin, dernier à sortir de mon grand sac, un gâteau de riz pour trois, je ne vous dis que ça. C’est orgiaque.

Mais revenons à la tente. Car la nuit tombe. Laurence à la surprise générale est d’avis qu’il ferait bon dormir dehors sur la terrasse de la cabane plutôt que sous notre auguste double-toit. « Les étoiles, ça vous laisse indifférents ? » Moi : « Non, mais les bêtes féroces nocturnes ? » Bernadette : « Lesquelles, les marmottes ? Elles dorment. » Moi : « Oui mais je l’ai portée, quand même, cette tente. » Pffff, inutile d’insister, je suis minoritaire. Et nous voilà en train de dérouler tapis et sacs sur la terrasse. Bernadette : « Laurence, éteins ta frontale, ils vont nous repérer ! » C’est vrai qu’au loin une bagnole manœuvre près d’un enclos à moutons. Finalement les phares disparaissent. Nous bavardons couchés côte à côte sous le grand ciel bourré d’étoiles et d’avions. On est trop bien. Et notre pauvre tente qui dort toute seule un peu plus loin !


La Grande Ourse est calée dans l’échancrure du lac de l’Eychauda, comme appuyée sur la montagne. Quand je pense que Bernadette l’appelle la Casserole, et Laurence le Caddy ! Quelle dérision ! En tout cas son train arrière nous montre sans hésiter l’étoile Polaire, ce qui est très rassurant pour s’endormir alors que la boussole est au fin fond de mon grand sac.


Au matin, seule Bernadette se lève à peu près avec le soleil. Elle a le temps de replier la tente fantôme et de faire chauffer de l’eau avant que nous émergions de nos sacs. Le petit déjeuner sur notre terrasse est d’une autre classe que la veille. Nous avons du mal à quitter ce drôle de logement en plein air adossé à la petite maison dans la vallée, fermée mais très accueillante. Plusieurs fois dans la montée nous nous retournons pour lui faire signe. Un troupeau de moutons tintinabule en dessous de nous. Soleil de nouveau, malgré un calot de nuages sur le Pelvoux.


Notre sommet de l’Eychauda est en vue, si on lève le nez assez haut sur l’alpage. Bernadette attaque pleine pente et pendant une heure on ne moufte guère. Vers la fin elle prétend que c’est un faux plat, et le col de Mea un faux col ! L’altitude l’égare. Grâce à la carte nous suivons une belle crête jusqu’au sommet, d’où le panorama vaut le déplacement. Après le pique-nique  et la sieste obligatoire de Laurence, un vent vif nous pousse vers le bas. Il faut slalomer entre les téléskis. Nous musardons sur les plaques rouges de myrtilliers, puis un mauvais sentier nous fait dévaler sur Chantemerle.







Avant de retourner à la civilisation nous prenons un bain sur une toute petite plage de la Guisane. Intégral pour moi, partiel pour ces dames, il est vrai que l’eau est fraîche. Le car nous reprend à la terrasse d’un café, c’est banal après une telle balade. Heureusement la trombine réjouie des alpinistes nous aide à atterrir. Eux aussi ont fait bonne pioche, voies et courses leur ont donné satisfaction.

 
Et c’est ainsi qu’après une nuit de car nous retrouvons Paris et sa porte d’Orléans. Un flot de mines endormies se rue vers le premier métro, sauf Laurence, dont le carrosse est garé à proximité. Et nous regagnons nos maisons, les yeux pleins d’images de l’Oisans en automne. Par chance Bernadette et Laurence en ont capturé de belles dans leurs petites boîtes numériques et les ont relâchées dans le vivier Internet du CAF. Depuis je passe mes jours et mes nuits à les regarder en rêvant de Lussac-Saint-Emilion. Mais il me manque le principal, à savoir la bonne compagnie que j’avais là-haut sur la terrasse de notre cabane pastorale.
Jean-Luc, septembre 2007.

Photos Laurence et Bernadette : tout l'album est ici http://clubalpin.idf.free.fr/Album2/Randonnee/07-09%20Oisans/index.html