Interrogation sur l'avenir de l'Aiguille du Midi?

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JFM
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Interrogation sur l'avenir de l'Aiguille du Midi?

Message par JFM » 01 décembre 2018, 09:40

Faut-il partager de telles inquiétudes?
Le cadavre de la mer de Glace
Il faut voir la tête dépitée des estivants qui débarquent (pour combien de temps encore ?) à grands frais à la mer de Glace et cherchent en vain le glacier, dont le cadavre repose enseveli sous la caillasse grise et sale.
Il faut entendre la colère de David Autheman, guide de haute montagne et créateur du site TVMountain.com, évoquant le livre mythique de Gaston Rébuffat qui dénombrait en 1973 Les 100 plus belles courses dans le massif du Mont-Blanc : Il n’y en a pratiquement plus une seule qui soit faisable. La neige et la glace l’été, c’est fini ici ! C’est une catastrophe à laquelle on n’a même pas eu le temps de s’habituer tellement ça va vite. Je sais bien que c’est un phénomène mondial mais on aurait pu essayer de faire de Chamonix un sanctuaire écologique. On n’a rien fait ! Certains devraient ramper sous terre au lieu de se pavaner. Bien sûr, David Autheman n’ignore pas que c’est à l’échelle de la planète que l’homme a perturbé le climat au point de faire s’écrouler les montagnes. Mais comme quelques-uns à Chamonix, il ne peut s’empêcher de penser qu’ici, avec les 550.000 camions qui empruntent chaque année le tunnel du Mont-Blanc, la vallée de l’Arve aussi polluée que le périphérique parisien, le centre-ville de Chamonix envahi par les énormes 4 × 4 et la surexploitation des montagnes, rien n’a été fait pour arranger les choses.
Sur les hauteurs de la ville, chez son ami Xavier Chappaz, ancien président de la Compagnie des guides, un bouc frappe rageusement contre une cloison de bois. Des chèvres, un cheval, des poules, des ruches, une merveille alpestre. Et puis, parfois plusieurs fois par jour, le fracas des éboulements à l’aiguille du Midi. Il faudrait être complètement fou pour croire qu’on pourra contenir la nature. Lui aussi estime que la situation actuelle oblige à remettre en question la façon de vivre et de concevoir une montagne qui souffre, et moi je souffre pour elle. Personne ne veut parler de l’avenir de l’aiguille du Midi ou du refuge du Goûter. Mais il va bien le falloir un jour. Prouesse architecturale située sur la voie normale au sommet de l’Europe, le refuge déborde de clients l’été, malgré le risque d’écroulements. Faudra-t-il le fermer un jour ?
L’aiguille du Midi se gagne à l’aide d’un téléphérique qui transporte à plus de 3.800 m d’altitude 500.000 visiteurs par an. A raison de 61,50 euros par adulte. Une poule aux œufs d’or pour Chamonix et la Compagnie du Mont-Blanc qui l’exploite, comme le train du Montenvers qui mène à la mer de Glace. Ici, la mairie réfléchit bien à déplacer les deux buvettes du glacier des Bossons, mais le cas de la très lucrative aiguille du Midi demeure compliqué à évoquer. Actuellement, son sort n’inquiète pas Ludovic Ravanel, qui rappelle que le sommet est placé sous surveillance et qu’il se trouve trop haut pour que l’état du permafrost ne s’y dégrade. Mais peut-être que dans dix ans je serai abasourdi par l’évolution de la situation. Le chercheur a commencé à rédiger une carte des sites à risques de la région mais il ne l’a pas transmise au préfet de Haute-Savoie (qui ne l’a pas réclamée), de peur que celui-ci n’interdise l’accès à toute la montagne. Je suis un chercheur, pas un fonctionnaire ayant reçu mission du préfet ni un employé de la Compagnie du Mont-Blanc, se justifie-t-il. Par conséquent, le document dort dans un tiroir. Ludovic a tort, le propre des autorités administratives, c’est de ne rien faire, ironise Blaise Agresti, qui se souvient qu’une autre étude des risques n’avait débouché sur aucune mesure de la part de l’Etat.
A la différence des Suisses, qui surveillent de près trains de montagne, fermes, habitations, remontées mécaniques et installations électriques menacés par les écroulements, les Français se voileraient-ils la face ? A la mairie de Chamonix, où l’on travaille à partir d’un plan de prévention des risques réalisé par l’Etat il y a seize ans, Jean-Marc Bonino, directeur du développement durable du territoire de la communauté de communes de la vallée de Chamonix Mont-Blanc, indique que deux programmes européens de recherches surveillent l’érosion des sommets. Le plus grand paravalanche d’Europe, celui du glacier de Taconnaz, a été renforcé pour retenir 2,5 millions de mètres cubes de glace et de roches. De nombreux itinéraires d’accès aux refuges ont été modifiés en raison du danger. A Midi-Plan, des blocs que l’on pensait fiables, bien accrochés, basculent. Un gars est passé au mauvais moment, il a été écrasé.
La question des écroulements constitue une préoccupation grandissante depuis une dizaine d’années, reconnaît Jean-Marc Bonino. Et l’aiguille du Midi, dont la sécurité dépend de la Compagnie du Mont-Blanc et de la Ville ? Il faudra sans doute y prendre un jour des mesures drastiques mais quand ? Je ne sais pas le dire. On lui fait alors remarquer qu’il ne parle pas au conditionnel mais au futur. Il s’en sort par une prise d’escalade improvisée : Le futur, ce peut être long.
De chez Claude Jaccoux, 85 ans, une sommité dans le monde de la haute montagne, la vue est imprenable sur ce qu’il reste du glacier des Bossons. Ce n’est pas une vue de l’esprit, je l’ai vraiment vu fondre à l’œil nu. Il a voyagé dans le monde entier, gravi le mont Blanc pour la première fois à l’âge de 13 ans et connu une montagne stable. Il porte un pantalon de la marque Simond. Ces courses que j’adorais, plus esthétiques que vraiment dangereuses, ne sont plus faisables en été. Pas du fait de son grand âge, puisqu’il grimpe toujours… Aux arêtes de Rochefort, un copain guide m’a raconté comment la roche, qui était là de toute éternité, s’est décrochée d’un coup et a emporté une bonne partie de la cordée. A Midi-Plan, des blocs que l’on pensait fiables, bien accrochés, basculent. Un gars est passé au mauvais moment, il a été écrasé. Assis dans son fauteuil Charles et Ray Eames, il cite des accidents graves, des décès là où, il n’y a pas si longtemps, on faisait passer les débutants. Au Triangle du Tacul, on marchait sur du solide, sur de la bonne glace. Maintenant, c’est sale, le granite pur est recouvert par de l’instable, de la caillasse terriblement dangereuse. Certes, les aiguilles du massif du Mont-Blanc se sont faites comme ça, avec des chutes de pierres, donc il faut relativiser. Mais là, à la vitesse où ça dégringole et quand on sait pourquoi, on se dit qu’on est vraiment des assassins de la nature.
Article d'Alexandre Duyck publié dans "Le Monde".

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