Blog du CAF IdF

Ski de montagne Les trois vallées au pays des Karachaïs

Par Jean Jacques Bianchi 

Pures lumières, athlètes capables d’avaler des dénivellations et des pentes impressionnantes, pour certains – malheureusement - au prix d’une abstinence totale à toute absorption d’alcool même à dose homéopathique 


CAUCASE 2006

Ont participé à l’aventure :

François Renard
Laurent Thimothée
Bruno Declercq
Pascal Cordier
Jean Potié 
Alice Rossignol
             Handicapée par sa lourde valise à roulettes, à failli être rétrogradée, mais a été heureusement cooptée.

Pures lumières, athlètes capables d’avaler des dénivellations et des pentes impressionnantes, pour certains – malheureusement - au prix d’une abstinence totale à toute absorption d’alcool même à dose homéopathique 

Olivier Krikorian Qui sait tout sur tout et parle plus vite que son ombre
Nicolas Roirand Superman et cinéaste

Les membres permanents de la deuxième division, plus amateurs de contemplation, d’éclectisme et de bon vivre :
Christian Paule
Ladick Murin Godilleurs invétérés, et déjà anciens « caucasiens »
Véronique Malbos qui assure les liaisons radios avec la  première division, et particulièrement avec Pascal
Georges Tsao alias Mister Georges
Philippe Pecker à qui il arrive toujours quelque chose d’extraordinaire, mais qui a quand même survécu à tout
Thierry Lecomte A la tchatche et l’humour niçois et inextinguibles

Jean Jacques Bianchi, alias JJ Ko, - surnom local donné aux vieux caucasiens, laborieux organisateur de cette aventure, grâce surtout au travail et à la compétence de TST, dirigée par Alexeï Shustrov, à la passion de la «peau de phoque » de Victor Komaritchev, et aux talents de Ielena aux fourneaux

Et aurait mieux fait de participer, notre malheureuse Miriam Forster, qui plutôt que de revisiter le Caucase a préféré cette année, après bien des hésitations, traverser les Alpes de Palanfre à Chamonix, et ainsi descendre un couloir savoyard très piégeux sur une méchante avalanche….. 
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Après deux séjours de 3 semaines dans le Caucase Central en 2004 et 2005, l’attrait de la nouveauté m’a poussé à visiter l’Ouest Caucase, entre l’Elbrouz et les derniers grands sommets de la chaîne, région qui s’étend versant nord, en Karachaeivo Tcherkessie, république autonome au sein de la fédération de Russie. 

A la suite de longues recherches préalables, le choix se porte sur trois vallées au caractère et à l’ambiance assez différents, et la date sur trois semaines de mars, du samedi 04 au samedi 25 mars 2006, certains ne réalisant que les 2 premières ou 2 dernières semaines, et les 5 plus « chanceux » la totalité des 3. Il n’a pas été possible de trouver d’hébergement hivernal dans les vallées situées vers l’Elbrouz, aux sources du fleuve Kuban, Ullukam, Uzunkol, Uchkullan, ni plus à l’Ouest dans la Daut Vallée, le cirque de Kuklor et la Marukh vallée, ce qui – compte tenu de la dimension du massif – interdit pratiquement leur accès en style « alpin » à cette saison. Nous irons donc successivement à Arhyz, Teberda / Dombai et Aksa’ut, région habitée par le peuple « Karachai », d’origine Ottoman comme les Balkars que nous avions visités l’année précédente dans les hautes vallées de Bezinghi. Si le Caucase Central – à l’exception des environs de l’Elbrouz et de Baksan – est rarement parcouru en « ski de rando », il est clair que la Karachaiévo Tcherkessie n’a pas connu à ce jour l’usage de la peau de phoque, le « ski toura » reste toujours aussi confidentiel chez les russes : comme l’année dernière, nous n’avons jamais croisé d’autres traces de « peau de phoque » que les nôtres ! La région de Dombai est l’objet occasionnel d’héliski – nous verrons un unique emplacement de dépose / reprise , impact absolument négligeable vue l’immensité du massif et les restrictions de vol à l’approche des zones frontalières. 

Tous les sommets gravis et courses effectuées sont donc très certainement des « premières ascensions hivernales en ski alpinisme ». Les cartes, introuvables en France, sont au 1/100000ème, courbes de niveau à 40m ou 80m.  Mais en contrepartie de ces aléas, on goûte au plaisir inaccessible aujourd’hui dans les Alpes, d’explorer un massif, des sommets, des vallées inconnues – même à notre modeste niveau – d’imaginer ses itinéraires sans aucune référence préalable, de ne jamais rencontrer d’autres traces que les nôtres, de découvrir de véritables bijoux, des courses de grande classe, de la neige souvent exceptionnelle, et beaucoup reste encore à découvrir. L’enneigement dans l’Ouest Caucase était réputé abondant. Soumis à l’influence assez marquée des dépressions de la mer Noire, venant du Sud par la Géorgie, et relativement moins à celle de l’anticyclone sibérien, qui amène le beau temps froid, nous n’avons pas été déçus: à l’épaisseur déjà en place (1.50 m et plus à 1800 m d’altitude à Arhyz ! ) sont venues s’ajouter plusieurs chutes abondantes successives, renouvellant ainsi régulièrement le manteau neigeux qui se transforme assez vite en versant sud. En versant nord, la neige reste assez longtemps « poudre « - la légendaire poudreuse du Caucase - en quantité parfois impressionnante, voir quelques épisodes forestiers à Arhyz, ou bien la remontée du glacier « Djalovchat » où Laurent enfonçait sans peine son bâton jusqu’à la garde. La météo est par ailleurs fréquemment du genre « situation de föhn », le versant Géorgien étant sous les précipitations, une barre de nuages déborde plus ou moins sur la chaîne principale, et le soleil s’impose dès que l’on s’éloigne vers le Nord , qui devient assez vite semi aride. Les températures sont relativement « douces », avec une forte différence selon les versants ( ombre / soleil ) et l’altitude : le Caucase est à la latitude de la Corse.
Assez curieusement, le manteau neigeux même récent et en forte épaisseur est relativement stable, les plaques à vent sont assez peu fréquentes, mais on voit souvent de grosses coulées ( de fonte ) : la prudence doit toujours rester de rigueur.

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Après la nuit passée dans l’Airbus d’Aeroflot, entre Paris, Moscou puis jusqu’à Mineraldyé Vody, où Alexeï, Victor et Ielena nous attendent. Un trajet d’environ 200 km ponctué de nombreux contrôles de papiers et démarches administratives très obscures, et d’un arrêt déjeuner dans notre premier «Kaphé», soupe, shalsnicks, salade, thé, bière, et conclu par un transfert de véhicules, notre minibus n’ayant pu franchir le dernier raidillon enneigé, nous amène à la nuit tombée au village d’Arhyz, ( alt 1450 m env ). Arhyz est la plus à l’Ouest de nos « trois vallées », et abrite les derniers grands sommets de la chaîne : le « Gora Sophya », 3637m, et le Pshysh , 3790m. Le paysage est agreste, largement forestier jusqu’à 2200 m environ, puis fait place à perte de vue à d’innombrables pentes de toute exposition, très propices au ski. En amont du village, la vallée principale se scinde en quatre, d’Est en Ouest , Kyzgych - occupée par une zone forestière protégée et difficile d’accès, et qui abrite une faune surprenante, Sophya – qui donne accès au sauvage cirque du versant nord du Gora Sophya, Pshysh – qui mène à la grande pyramide du Pshysh, et Arhyz, longue vallée qui communique par des cols faciles avec ses voisines vers l’Ouest et le Sud. Plusieurs refuges, campements, bergeries, etc peuvent servir de « camp de base », nous passerons plusieurs jours à Taulu, et renoncerons à l’idée du bivouac à « Lednikovaia », dans le haut de la vallée de Sophya, celui-ci risquant d’être totalement enfoui sous la neige. Depuis Taulu, ou les refuges voisins, l’usage d’un moyen de transport sur neige ( chenillette, tracteur… ) capable d’assurer l’approche assez plate et parfois très longue des fonds de vallons permettrait de profiter de la variété exceptionnelle des possibilités du site : notre ami Alexeï tente de motiver les autorités locales en ce sens. Gîte chez l’habitant, chambres à 2 ou 3, une douche, les bons repas de Ielena, et une petite nuit de sommeil réparateur.

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Pic « Pionnier » ( 2940 m env )

Première course : le « Pic Pionnier », bien nommé. Départ à travers la rue principale du village d’Arhyz, moutons, vaches, et chevaux « Karachais », animaux indispensables pour se déplacer dans les montagnes, et suivre les immenses troupeaux dans leurs pâtures : l’un d’entre eux – avec son cavalier – a gravi un jour le sommet de l’Elbrouz, ( alt 5640 !! ) , les sabots munis d’une sorte de « crampons »
Après avoir attendu Thierry, parti à la recherche de ses gants, nous remontons un long couloir déboisé par les avalanches, où celles-ci se sont accumulées sur plusieurs couches, et remorqués par Alice qui trace droit dans la pente, contourne un éperon rocheux, nous nous élevons directement au dessus du village. 
Un appel téléphonique de Ielena – et oui, le portable fonctionne à Arhyz !! – nous apprend que les habitants assis en cercle, nous observent, stupéfaits par ces sortes de mouches de « Franzouskis » qui vont se faire balayer par les avalanches, puis agréablement impressionnés par la facilité ( enfin, vue d’en bas !! ) de la progression et de la descente à skis qui suit. 
Vent violent sous le sommet, nous ne nous attardons pas, et replongeons directement par des goulets en neige profonde. 
Le chef de village, qui n’était pas chez lui ce matin, nous prie très aimablement de bien vouloir recommencer la démonstration pour qu’il puisse assister personnellement à l’expérience : il n’est pas facile de lui faire comprendre que doubler 1500 m de dénivelée n’est pas dans les capacités des membres actuels qui ne sont encore qu’une simple « deuxième division » !!
Le soir, repas de gala pour Olivier, qui fête son 31ème anniversaire, foie gras, champagne, vodka, cigare ( à ne consommer qu’à l’extérieur !! ), et déjà les premières parties de tarot…
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Pik Dinnick ( 3015 m env )

 


 

Approche en camion dans la haute vallée d’Arhyz, Thierry jure avoir aperçu par la fenêtre un loup au coin du bois….
Impossible de passer la première rampe sérieuse, nous chaussons les skis et traçons dans la profonde jusqu’à « clairière de lune », aboiement des chiens près des bergeries, traversée raide de la forêt, je crois passer du spray anti botte sur mes peaux, mais en fait, c’était de la colle Col tex…. Bonjour les sabots !! Puis larges pentes ouvertes, et encore le vent violent près du sommet, où nous ne nous attardons guère. La descente sur une neige assez variable, de la bonne poudre à la croûte !! 

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Vallée de Sophya

Montée ( réussie cette fois ) en camion au refuge de Taulu ( alt 1585 env ), au carrefour des vallées supérieures où nous assistons au départ d’un détachement de l’armée russe, avec Kalachnikov et skis en bois brut, type fond alpi nordique, et sans peaux évidemment, à la recherche d’improbables étrangers démunis de voucher dans la vallée d’Arhyz…
Après avoir pris possession des lieux, petits bungalows style refuge alpin, nous partons rapidement explorer les premières pentes de la vallée de Sophya, enfilons la première combe à droite. Forêt, puis on prend pied sur une arête assez étroite qui devrait nous conduire à un premier sommet sans nom, alt 2686 m sur la carte, qui semble pouvoir se prolonger jusqu’au point coté 3031 m
Les pentes sont chargées et plaquées par le vent de ces derniers jours, l’ambiance est tendue, par prudence, nous renonçons dans une traversée assez aléatoire et, suivant scrupuleusement à la descente notre trace de montée, les peaux sous les skis, exécutons à l’envers une conversion déjà critique à la montée, où Alice se fait quelque frayeur. 
Nous préférons finir la journée en coupant du bois pour alimenter les poêles et chauffer le sauna : les Karachais possèdent une technique très nettement plus performante que la notre au maniement de la hache face à un tronc d’arbre.
Il neige, il va neiger toute la nuit, et encore le lendemain

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Aujourd’hui, neige mouillée toute la journée devant le refuge, nous préférons rester à l’abri, Thierry, Alice, Nicolas, Olivier, Ladick et Bruno se lancent dans d’interminables parties de tarot, entrecoupées de séances de coupe de billots à la hache, et de sauna

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Le temps s’améliore lentement, nous repartons dans le vallon de Sophya, en versant nord cette fois. Il ne fait pas froid, sous les flocons résiduels nous remontons la forêt, torse nu, dans une épaisseur impressionnante de neige fraîche où l’on trace avec lenteur
Nous nous arrêtons vers 2550, sous le pik Kosai - pic « penché », par crainte des accumulations et des plaques. La descente sera d’anthologie, de la profonde au dessus du genou, Olivier toujours optimiste, explose dans un nuage, et nous devons sortir pelles et sondes pour retrouver – non sans difficulté - le ski qu’il a perdu. 



 

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Grand soleil, après une nouvelle nuit de neige. C’est notre dernière journée à Taulu, il faut en profiter pour faire une « grande course », malgré les risques liés à l’abondance de la neige. Nous optons pour le cirque de Kel Bachy et le « Kara Djash » coté 3220, en remontant le 4ème vallon rive gauche de Sophya, et espérant redescendre en traversant par le 5ème vallon. Mais les conditions nivologiques vont en décider autrement, ainsi que les imprécisions de la carte qui ne permet guère d’obtenir une estimation fiable du relief. Remontée de Sophya vallée jusque près des bergeries de Lednikovaia, traversée du torrent sur une passerelle très étroite, deux troncs à touche touche, mais surtout surmontés par une masse de neige de 1.50 m d’épaisseur, formant d’un côté une corniche surplombant le torrent. Une fois engagé, il n’est pas possible de se situer par rapport aux troncs. Je passe le premier. Pour corser l’exercice, une marche de plus de 0.50m coupe en deux le passage au milieu du pont. Christian, qui passe en numéro 5, finit par casser la corniche et tombe avec ses skis dans le torrent, heureusement amorti par la masse de neige. Il se relève avec difficulté, un coude douloureux et trempé jusqu’aux os. Ladick et Olivier préfèrent traverser le torrent à pieds, et en ressortent avec les chaussures gorgées d’eau. Il fait froid, d’où une certaine inquiétude pour nos « handicapés » Encore une traversée de forêt.

 


L’environnement devient austère, un premier gros verrou et quelques larges couloirs d’avalanches.
Nouveau cirque, plaine fermée par des aiguilles rocheuses, le seul passage pour continuer vers le sommet du Kara Djash est sur la droite, raide et extrêmement chargé, il n’est guère pensable de s’y engager. Le soleil est éclatant. Nous tournons à main gauche vers les crêtes qui nous surplombent, suivant quelques rochers qui devraient ancrer la neige.

 
 

Nous renonçons à 150 m sous le col Kubachi, par crainte des plaques. Mais la descente même écourtée sera dans une neige magnifique. Dans la forêt assez dense, Thierry heurte violemment sa main sur un arbre, et en retirera un gros hématome.

 


Retour à Taulu, puis descente à Arhyz village, notre camion suit un tracteur forestier chargé d’énormes billes et qui oscillent et tanguent à travers les ornières et rails de neige de la piste. Le soir, nous préparons les bagages pour le premier transfert, qui doit nous conduire à Dombai.

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DOMBAI

Sur la route, nous visitons au passage une grotte – à la quelle on accède par un sentier escarpé et très glissant, tout en zig zag dans la falaise – qui présente de très anciennes représentations du christ, et qui domine une église orthodoxe. Ce site remonte en fait à la présence des « Alains », qui ont commencé leur carrière comme envahisseurs de l’Europe Occidentale, puis se sont christianisés et sont revenus en Asie, essaimant au passage dans le Caucase leur nouvelle religion, bien avant l’arrivée des Ottomans et de l’Islam, ils constituent les « Ossètes » actuels, maintenant regroupée principalement en Ossétie du Nord : encore une pierre dans la mosaïque des peuples du Caucase.

Par une journée qui aurait été idéale pour le ski, bercés par Jules Dassin dont les cassettes sont très « tendance » au Caucase, nous déjeunons à Karachaievsk, puis traversons la bourgade de Teberda.

 
 

A 1550 m environ Dombai est une « petite » station de ski où 6 ou 7 remontées mécaniques montent à trois mille mètres dans un cadre grandiose: Dombai Ulghen ( le « bison abattu » ), 4046 m, point  culminant du cirque et premier 4000 à l’Ouest Caucase, l’aiguille du pic Ine, et une longue crête rocheuse, abrupte, de nombreux sommets et glaciers aux noms exotiques, le Belalakaya, le Cervin du Caucase (3861 m ), le Sofrodju (3780 m ), pics Herzog et Djalovchat (3890 m ), qui alimentent l’imposant glacier Alibek vers le Nord Est, le glacier Dvou Lazichny vers le Nord, et grand glacier Djalovchat vers la vallée voisine d’Aksa’ut, que nous devons visiter la semaine prochaine. Teberda, qui abrite une des plus anciennes réserves naturelles de l’ex URSS, signifie en Tcherkesse « contrée montagneuse », 83% de son territoire de 83000 ha se trouve à plus de 2000m.

 
 

La faune y est remarquable : le dernier bison du Caucase, espèce endémique et maintenant disparue, y fut abattu en 1927, bien que protégé depuis des années. Y abondent encore malgré le braconnage, les ours, loups, lynx, bouquetins du Caucase, chamois, panthères, et toute la faune « alpine ». Le loup chasse le bouquetin, le cerf, le chevreuil. L’ours a l’habitude de récupérer en creusant la neige à la fin de l’hiver, les cadavres des nombreux bouquetins et autres mammifères tués par les avalanches : équilibre de la vie sauvage !! La flore et les forêts sont aussi exceptionnelles : sapins, épicéas, trembles, érables, hêtres, bouleaux, peupliers, arbres et arbustes divers, pelouses, tourbières, fleurs et herbacées en tout genre, participent aussi à la survie de la faune, et évoluent maintenant hors de toute exploitation même traditionnelle. Les 7 nouveaux qui entament leur séjour à la semaine 2, François, Laurent, Philippe, Jean, Pascal, Véronique, Georges, nous rejoignent à l’hôtel Dombai, au style et à la gestion encore un peu ex-soviétique.
Alexei nous en dévoile les principes issus de l’époque de Staline et du KGB : le système impliquait que pour survivre, chacun devait un peu ou beaucoup magouiller, donc se mettre « hors la loi », et devenait vulnérable aux agents du dit KGB, qui tenaient ainsi dans leurs mains l’ensemble du pays, et pouvaient à tout moment envoyer quiconque au Goulag….Même à Dombai, l’usage de la peau de phoque et la randonnée à skis sont inconnus, et très surprenants même pour les skieurs de piste et alpinistes locaux, qui se contentent en hiver de monter péniblement à pieds pour quelques courtes descentes à skis. Ladick, sensible au charme slave, en verra son prestige personnel encore rehaussé « alors, c’est vraiment vous les « Franzouskis » qui gravissez les sommets à skis « ?? Avec Alexeï, nous rendons visite à un de ses anciens camarades d’alpinisme, qui se rappelle avoir reçu un jour de 1982, un équipement de « ski de rando », et qui, après quelques essais personnels, faute de mode d’emploi, les a remisés dans la cave !!. Véronique se remémore un voyage déjà ancien à Dombai, dont le but était le ski de fond, mais où il lui a été impossible de trouver le moindre matériel sur place !!

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Mussa Achitara et son versant Nord

Nous utilisons la chaîne d’antiques remontées mécaniques, petits télésièges à prendre au vol. Puis débat : peau de phoque immédiate, ou bien un peu de piste – ici, généralement peu ou pas damée ??
Je tranche en partant immédiatement vers le sommet de la crête de « Mussa Achitara », ( 3200 m env ), puis les cracks de la première division mènent le jeu en traversant vers l’Est l’arête qui redescend à un col côté 3012, d’où on plonge dans une combe, plein nord, dans une poudreuse de cinéma - il est vrai, déjà tracée par une dépose d’héliski. Nous remontons ensuite à main droite vers un col secondaire, suivi par une descente délicate qui traverse vers un nouveau vallon, que l’on enfile jusqu’au Mussatcha, sommet coté 3350 m, le tout dans un joyeux «désordre «.

 


Alors qu’un convoi de huit costauds, sans un seul regard vers l’arrière, zig zague déjà dans la pyramide sommitale, il nous semble entendre des appels lointains, que je mets longtemps à localiser : un point rouge s’agite tout en bas, sur le col qui précède la traversée avalancheuse. Je tente de nous compter, après plusieurs essais – il ne m’est pas possible de voir tout le monde à la fois – j’en conclus qu’il manque effectivement quelqu’un du groupe. Par radio, les informations se précisent. C’est Philippe qui manque à l’appel !!! Mais que lui est il arrivé pour se trouver ainsi en retard, et surtout, comment aucun d’entre nous n’a remarqué la situation ? C’est pour moi incompréhensible, j’en suis personnellement choqué, et n’apprécie guère l’indifférence du reste du groupe. Avec Alexeï, nous retournons au pied de la pente dangereuse, soucieux de ne pas laisser Philippe s’engager seul sans être vu. Bientôt, nous faisons la jonction. Philippe a eu des difficultés avec ses fixations, en fait un bouchon de glace dans l’étrier avant de ses Low Tech, phénomène qu’il ignorait et pour lequel il n’avait pas l’outil pour nettoyer correctement: il est monté à pieds, enfonçant jusqu’à la taille dans la profonde, puis a heureusement pu rechausser à la descente.
Nous nous mettons en sécurité à trois, et attendons le retour du reste des autres. La descente se poursuit dans une belle poudreuse, le long des traces des « héliskieurs », qui s’interrompent sur le plateau inférieur, où une reprise a été effectuée. Simples randonneurs livrés à leurs propres moyens, nous continuons dans le vallonnement, qui bientôt se transforme en gorge étroite, ambiance cascade de glace encadrée de forêts raides et guère praticables : avec prudence, nous suivons un itinéraire tortueux qui finit, à force de virages sautés – spécialité d’Olivier- entre troncs d’arbres et autres obstacles, par déboucher dans la vallée de Gonachkir, qui s’ouvre vers le cirque de Kuklor, et rejoindre une route enneigée.

 


Surprise : d’un bâtiment désert et inachevé du parc national de Teberda surgit le gardien des lieux, pour qui nous devons passer pour des « extra terrestres ». 
Quelques uns d’entre nous acceptons volontiers son invitation, et avec Victor, goûtons à l’Airan, yaourt traditionnel et succulent, fermenté avec des champignons, et Véronique essaye sa médecine universelle, à base de résine de pin et autres produits locaux, élixir apte à soigner les rides du visage et à offrir la jeunesse éternelle !! Malheureusement, sans la présence du « chef », il n’a pas osé nous en vendre.
Nous rejoignons à skis la route principale qui doit nous ramener à Dombai : les portables ne passent pas, et les espoirs d’affréter un véhicule s’envolent. Nous commençons à faire à pieds les 8 km qui nous séparent de l’Hôtel, quand une camionnette qui descendait s’arrête et nous propose de nous remonter. Miracle ou fonctionnement du « téléphone Karatchaï » ??  Longue journée quand même : 1000 m de montée ( à peaux ), et 2400 m de descente, et beaucoup d’imprévu !! Ce soir, les sympathiques « conneries » du camarade Thierry font place à de plus sérieuses discussions au sujet du programme « ski alpinisme « des jours à venir.

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Le déroulement de la journée précédente confirme qu’il est nécessaire de dédoubler le groupe, trop nombreux et surtout pas assez homogène. Se constituent ainsi une « division 1 » , une « division 2 » qui vont vivre de façon autonome, et un petit groupe intermédiaire qui va osciller entre les deux au gré de la forme et de l’envie. Nous décidons de monter rapidement au camp Alibek, ( alt 1875 ) qui a vu passer depuis de nombreuses années les jeunes alpinistes russes. Alexeï y a fait ses premières armes. Camion et véhicule 4x4 nous y amènent, par une piste de 7 km qui trace une tranchée à travers les masses de neige. A proximité du camp, un « fil neige », simple câble tournant en continu et auquel on doit s’accrocher et se décrocher soi même au vol par un genre de pince individuelle permet aux russes de savonner quelques hectomètres de piste. Le bâtiment qui nous abrite pour la semaine est confortable et agréable : électricité, chambres à 2 ou 3, douches, sauna, etc
Situé au carrefour de plusieurs vallées, de glaciers et de parois, c’est une base idéale pour les courses, qui se déroulent soit en face sud, soit en face nord où les itinéraires sont souvent longs et de haut niveau.

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Col Alibek ( 3180 env )

La division 2 va reconnaître l’itinéraire d’accès à ce col, qui est une des possibilités de traversée ultérieure vers Aksa’ut.
Montée au relief très varié, au pied des falaises du sommet dit « de la femme couchée », la combe en plein soleil est particulièrement chaude. Ayant « grillé » la pause casse croûte, j’atteins seul et largement en tête l’échancrure du col, balisé par une aiguille rocheuse caractéristique. Le col se traverse effectivement sans difficulté, au moins pour ce que l’on voit de l’autre versant. L’incertitude subsiste sur la sortie de cette vallée, qui – à la lecture de la carte et selon les informations recueillies - est fermée par une gorge glaciaire et des pentes pouvant poser problèmes en hiver.

 


Nous gravissons le sommet anonyme ( alt 3350 env ) qui domine le col, et descendons par les pentes qui plongent directement plus au nord de notre itinéraire de montée : mauvaise pioche, la neige avec le regel de surface devient rapidement croûtée infâme !!

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Djalovchat ( sommet principal : 3890 m ), et ses divers satellites.

Ce sommet, situé sur la frontière géorgienne, présente un relief complexe et mal représenté sur les cartes, au point qu’un doute – éternel – planera sur le nom exact du sommet gravi.. 

Une première tentative est faite par l’itinéraire qui, après avoir passé un morceau de forêt et descendu une moraine, remonte la grande combe orientée Est qui ferme la vallée, passe au col Sulachat ( 3100 m ), puis le glacier Dvou Lazichny orienté Nord Est. 



Une barre de séracs, et la pente raide et chargée qui suit ne pourront être ni franchies ( altitude 3400 env ) ni contournées : belle descente néanmoins sur une superbe poudreuse sur la partie glaciaire. 
Le lendemain, la « division 2 « se heurtera au même obstacle.



Une deuxième tentative – plus fructueuse celle-ci - est faite par l’itinéraire direct qui remonte le grand glacier Alibek.

Nous reprenons les traces de la veille, qui zigzaguent dans un terrain planté d’arbustes avant de franchir la moraine, et prenons pied sur le glacier, dont nous parcourons la longue langue terminale. Nous contournons le ressaut qui barre l’accès à la branche droite du glacier, en empruntant un couloir dévasté par une énorme avalanche. Après une centaine de mètres raides et délicats, que la plupart choisissent de gravir à pied, nous pouvons poursuivre à skis plus sereinement, en longeant une impressionnante paroi verticale qui descend des contreforts du Djalovchat. La progression est rendue laborieuse par la chaleur de ce versant exposé au soleil, et par la neige qui colle sur les peaux. Le terrain devient petit à petit davantage crevassé, il nous faut contourner ou franchir prudemment quelques ponts de neige, puis nous traversons une nouvelle fois la zone chaotique de l’avalanche, envahie de blocs, et surmontée de séracs n’incitant pas au farniente…Pour atteindre le grand plateau glaciaire qui donne accès au sommet, il nous faut encore franchir une pente raide en neige dure, coupée de quelques crevasses, qui exige d’utiliser les couteaux, et de réaliser quelques conversions délicates. Une fois regroupés sur le magnifique plateau glaciaire, à l’abri des séracs, nous rejoignons la base d’un rognon rocheux, où nous chaussons les crampons pour gagner l’arête terminale par une raide pente de neige. Nous ne sommes plus séparés du sommet du Djalovchat que par une longue arête en terrain mixte, et Victor, déjà étonné d’être arrivé jusque là, s’effraie que nous envisagions seulement de la gravir, nous rappelle l’heure déjà tardive et nous convainc de nous contenter de l’antécime voisine, qui domine le col Sulachat et les pentes gravies la veille. Le temps est resté magnifique et nous pouvons profiter d’une vue dégagée jusqu’au lointain Elbrouz.

 


Tandis que le groupe redescend à pied par les traces de montée en rive droite du rognon, Bruno et François chaussent les skis et plongent directement par les superbes pentes de sa rive gauche. Tout le monde enchaîne ensuite une longue et magnifique descente, et nous parvenons à éviter le couloir d’accès gravi le matin, en coupant rive gauche par de raides pentes dominant le ressaut inférieur. Il ne reste plus qu’à descendre la langue terminale du glacier Alibek, franchir la moraine et reprendre en sens inverse les traces au milieu des arbustes, pour regagner tardivement le camp .



 

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Sofrodju ( sommet 3780 m )

Premier sommet gravi en été dans sa jeunesse par Alexei, son nom signifie « Mont Blanc ». Il est défendu dans ses 800 premiers mètres par un long passage de raides terrasses ou dalles rocheuses d’érosion glaciaire, que nous avons scrutées à la recherche d’un itinéraire, depuis les crêtes de Mussa Achitara.

C’est un objectif évident majeur pour la « division 1 «, certains battrons ce faisant leur record de dénivellation ( env 2300 m !! )

Une première tentative avorte dans le mauvais temps, après un cheminement en rive d’un grand couloir, restes d’avalanches et ressauts assez raides, dont la sortie sur le plateau du glacier ne s’annonçait pas vraiment aisée.

Pour la deuxième tentative, on choisi le long couloir qui, à main droite, donne accès au plateau supérieur, mais s’avèrera aussi canaliser les coulées qui purgent les chutes de neige récentes : 900 m de montée raide sous les coulées permanentes, que seul un départ nocturne aurait éventuellement permis d’éviter à la montée.

Nous voilà donc une nouvelle fois en route vers le Sofrodju. Nous remontons rapidement le fond du vallon, contournons la gorge en rive gauche par le cheminement repéré deux jours auparavant, et rejoignons le vallon au moment où il s’élargit. Au lieu de poursuivre au sud et de monter en rive droite du glacier, comme nous avions commencé à le faire lors de notre première tentative, nous nous engageons en rive gauche dans un impressionnant couloir dominé par une paroi très raide haute de près de 1000 m. Au cours de notre progression, le soleil chauffe la neige tombée les jours précédents, qui s’évacue bruyamment en petites avalanches. Au début plus impressionnantes que dangereuses, elles deviennent bientôt plus importantes, et nous accélérons l’allure pour sortir du couloir et nous mettre à l’abri sous un promontoire rocheux. Nous nous inquiétons cependant pour Olivier et surtout Alexei, resté loin derrière, et que Victor prévient régulièrement par radio de l’arrivée d’une nouvelle purge.
Nous voici heureusement tous regroupés en haut du couloir, et chacun peut profiter d’une pause bienvenue, en observant les coulées toujours plus nombreuses et conséquentes.
Nous choisissons de traverser rapidement en légère descente vers le replat glaciaire, et nous entamons bientôt la longue remontée du glacier du Sofrodju, dans une ambiance maintenant toute différente, car les nuages venant du sud-ouest ont fini par s’imposer et masquer les sommets. Nous progressons en nous relayant régulièrement pour faire la trace dans la neige fraîche et poudreuse, mais la visibilité s’amenuise, et nous ne voyons bientôt plus qu’à quelques mètres. Nous parvenons cependant, par un grand mouvement vers la gauche, à rejoindre l’arête, puis le col au pied du sommet. Les nuages laissent parfois passer quelques rayons de soleil, ce qui nous permet de deviner l’itinéraire. Nous gravissons une large pente de neige sur les derniers deux cents mètres, laissons sur la gauche un vague sommet plus ou moins rocheux surmonté d’un grand bâton, que certains, dans leur espoir d’en finir, veulent prendre pour le point culminant, et parvenons finalement, skis aux pieds, au sommet du Sofrodju, reconnaissable à une croix plantée en contrebas. La visibilité est nulle, il neigeote doucement. Nous nous congratulons en attendant Olivier, qui peine un peu sur les cents derniers mètres, et Alice qui a failli se mettre dans un pot. 
Victor signale notre succès à Alexei, resté loin derrière.
Nous entamons bientôt la descente, retrouvons Alexei en contrebas, et rejoignons le col. Bénéficiant d’une belle éclaircie, nous coupons directement sous le col pour rejoindre le glacier et enchaîner de magnifiques virages dans une poudreuse de cinéma.
La visibilité s’améliore petit à petit, et nous rejoignons bientôt le couloir remonté le matin, où les coulées ont cessé de dévaler, non sans laisser d’innombrables traces et débris. Après une laborieuse descente diversement appréciée, nous nous retrouvons tous en bas du couloir, et achevons notre descente jusqu’à Dombai… 


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Aujourd’hui, le temps est franchement neigeux, de gros flocons tombent bien verticalement.
Certains se contentent de promenade en forêt ou de tourisme à Dombai, d’ un bon déjeuner de « shalsnicks » au Kaphé « Vertical », et
remontent à pieds la piste d’Alibek, les sacs à dos pleins de boissons du genre vodka…..ou d’achats au petit marché.
D’autres parcourent les combes versant sud qui dominent le camp Allibeck, ou font un concours de vitesse de dénivelée en mètres par heure !!

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Vallée de Muchu 

En remontant la route qui mène à Dombai, nous avions repéré au voisinage du village de Teberda une vallée adjacente qui s’ouvre à l’Ouest vers un massif d’où émergeaient de beaux sommets entièrement blancs.
Le temps incertain au voisinage de la chaîne principale nous incite à aller visiter cette vallée, dont la piste d’accès est réputée traficable en 4x4.
L’idée était effectivement excellente.
Après un accès assez difficile où notre véhicule a rendu l’âme, en dépit de l’ingéniosité du chauffeur qui a tenté de réparer sa transmission en prélevant un boulon de fixation de la portière, nous avons été sauvés par l’accompagnement d’un 4x4 du dernier modèle made in Japan, où deux sympathiques russes allaient pour pratiquer leur « ski rando » à eux : monter à pieds en chaussures de piste et redescendre quelques centaines de mètres. Nos amis – aux moyens financiers manifestement solides – ont pris note de toute notre technologie en matière de ski de rando.
Le cirque qui se dévoile ensuite est un vrai paradis pour le randonneur.

 


Une avalanche nous barre la route, son cône final est formé de blocs énormes. Elle est partie 1500m plus haut, puis a coulé sur une distance impressionnante à la quasi horizontale. 
Ladick s’amuse à la traverser, et pour en sortir, doit jeter son matériel quelques mètres en contrebas. Les skis atterrissent sur les bâtons, dont l’un se plie en deux sous l’impact. Ladick finira la course ( et la semaine ) avec les deux demis bâtons enquillés l’un dans l’autre, et scotchés à l’élastoplast. 
Nous gravirons une première fois un sommet ( coté env 3200 m ), par une très belle combe orientée plein nord, et une météo tout à fait acceptable, alors que la « division 1 « marquait son but au Sofrodju.
La pente finale est assez raide et peu engageante, Thierry se sacrifie pour tracer, ses petits camarades bien à l’abri, mais sans avoir pris la précaution de communiquer son code de Carte Bleue….
Nous sortons à skis au sommet, le panorama est sans limite sur 360°, cirque des montagnes proches entre 3000 et 3600 m, dominées vers le sud par la grande chaîne, au Nord Est le géant Elbrouz, et puis la neige laisse la place à la steppe plus aride : c’est l’immensité vierge du Caucase.
La descente, dans une poudreuse de rêve.

Nous retournerons une deuxième fois à Muchu, par un temps magnifique, pour gravir en petits groupes dispersés, et au gré des envies, plusieurs sommets que nous avions repérés, pyramides, dômes et plans inclinés, combes anonymes, et un beau sommet côté 3230, dont l’aspect alpin et l’enneigement très abondant ne laissaient pas présager un accès aisé à skis, baptisé « Thierry Pic », en l’honneur du découvreur de son itinéraire, qui au retour nous gratifie d’une séance spéciale de tchatche en délire.

 


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Tichy Teberda ( 3170 m env )

Nous sommes déjà samedi, jour du départ de Nicolas, Alice et Thierry qui nous quittent très tôt pour prendre l’avion directement à Mineraldye Vody pour Moscou et Paris.
Véronique et Jean, fatigués ou légèrement blessés et accompagnés par Ielena préfèrent utiliser le camion qui par la route et la piste achemine les bagages. Ils font au passage les courses pour la dernière semaine, et rejoignent notre hébergement prévu à Aksa’ut.
Le restant du groupe doit traverser par un col, celui de Tychy Teberda étant choisi comme le plus « aisé « 
Mais le ski de rando est plein d’imprévu lorsqu’on est dans le Caucase.
Le col de Tichy Teberda est en fait au moins triple, à la lecture de la carte.
Nous optons pour celui du centre, à priori le plus « fréquentable » sur le versant Aksa’ut, mais la représentation du relief reste approximative.
Nous remontons la première combe à droite, dès la départ du Camp, et par de belles pentes en neige transformée, atteignons l’échancrure du col
Sur l’envers, une corniche imposante domine une pente assez raide et surtout très chargée, d’au moins 200 m de haut, nous promet un travail de terrassement important, et un risque majeur vis à vis de la stabilité du manteau neigeux.
L’environnement est impressionnant : évidemment aucune trace, de grandes accumulations partout, des coulées de poudreuse se déclenchent spontanément
Nous recherchons un passage plus aisé à proximité, sans succès.
Le temps se couvre, il commence à neiger.
Quelques uns continuent vers le sommet du « Cemenov Bachy « ( 3600m env ), ou son antécime skiable qui nous domine, et nous rejoignent sur l’itinéraire de descente.
D’un commun accord, nous décidons de rebrousser chemin, de rejoindre dès le lendemain Aksa’ut par la piste, pour y retrouver Jean et Véronique qui ont fait le trajet aujourd’hui.
A mi chemin du retour sur Alibek, les communications par téléphone se rétablissent : Alexei reçoit un appel de Ielena. le camion est bloqué à l’entrée de la vallée d’Aksa’ut par un barrage militaire, et rien n’a pu être négocié sur place, malgré tous les contacts pris depuis des semaines, et les assurances et accords que l’on avait obtenus des autorités.
Heureusement donc que nous n’avons pu traverser le col de Tichy Teberda, nous aurions été fraîchement accueillis, le repas aurait été des plus symboliques, et le séjour un peu compromis !!.
Pour l’instant, il s’agit de trouver un hébergement pour la prochaine nuit, et pour Alexei, d’arriver à contacter ses correspondants – ce qui n’est possible, en utilisant les moyens des services de sécurité locaux, que par vacations radio à heure fixe.
Retour à Dombai, hôtel, un samedi soir, on se contente d’un style très soviétique, austère, mais où les russes vont volontiers « faire la fête », un bon repas dans un « Kaphé », malgré une télé qui passe en boucle des reportages sur l’héliski et l’hélisurf sur la planète …horreur……….
Rien ne peut se régler ce soir, nos interlocuteurs devant être joints par radio demain vers 10h00.
Nous échafaudons un plan de secours : séjour dans la vallée de Baksan, à partir du « Camp Elbrous » , Adylsu, etc – ce qui nécessite d’obtenir au pied levé les autorisations pour rentrer en Kabardino Balkarie, et les permis pour zones frontière, etc, ce que prépare Alexei par contacts téléphoniques.



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Aksa’ut, vallée interdite

Pendant la mise au point de notre programme, Alexei m’avait proposé Aksa’ut, en précisant bien les données de base, et les aléas latents ( ce qui m’avait encore plus incité à cette option ) :
Aksa’ut est une très longue vallée qui s’enfonce au cœur de la grande chaîne, dans un cirque des plus sauvages, grands sommets à près de 4000, glaciers importants, etc. 
C’est surtout une vallée longtemps fermée – même aux russes – et classée stratégique, du fait de la présence de gisements de tungstène : une base de géologues, et un centre de recherche minière ( entre 1800 et 2800 m !!) – probablement un peu style « goulag », y ont fonctionné pendant les années 1960 à 1990, le tout sous la protection de l’armée.
Les restrictions n’ont été levées qu’à partir des années 2000 environ, autant dire que la venue d’un groupe de « touristes » français est une situation très nouvelle ! Qui plus est en hiver pour pratiquer un sport inconnu !
Donc, encore moins de référence pour les courses, nous serons les premiers de chez les premiers avec nos skis !!
L’accès – nous le verrons plus loin – est aussi problématique, et l’enneigement très abondant de cette année nécessitait une préparation de la piste et des moyens capables de surmonter les obstacles naturels, le tout à un prix qui devait rester « marginal » pour rentrer dans le budget.
L’hébergement avait aussi fait l’objet d’une négociation particulière avec le chef de la vallée – qui est à la fois le responsable des secours, de la protection civile, et aussi militaire - il garde volontiers sa kalachnikov à portée de mains – et surtout propriétaire de la « base géologique », qu’il a su transformer et rénover de façon intelligente, probablement par « récupération » de l’existant antérieur.
Le prêt de ses installations était la solution pour nous héberger.
Dernier obstacle – et non des moindres : la présence programmée d’un groupe de militaires russes, « un peu spéciaux » comme disait Alexei, en fait des membres des forces spéciales russes dont la vocation est l’intervention hors territoire national – en camp d’entraînement à Aksa’ut, et avec qui il fallait convenir d’un modus vivendi de cohabitation, pas très évident !!
L’avantage était que les travaux de viabilisation de la piste d’accès seraient de fait largement au frais de l’armée russe, que l’intendance sur la base s’en trouverait mieux assurée pour nous,– le propriétaire ne pouvant faillir devant ses engagements officiels –
Le risque était aussi que ces messieurs décident de préférer rester seuls et discrets, et de s’approprier les lieux. ( ce qu’ils ont fait le premier jour, en barrant l’accès à la vallée pour y mener leur petite guéguerre )
Une condition préalable était de ne jamais prendre leurs visages en photo. 
Enfin, l’un d’entre nous étant aussi membre de services « un peu spéciaux » côté Français, et se trouvant dans une situation d’obligation d’anonymat professionnel, appréhendait de pouvoir se trouver de façon impromptue face à quelque connaissance …….
En fait, cette cohabitation n’a posé aucun problème, quelques discussions en passant devant nos « isbas » respectives, et même sauna commun, les militaires spéciaux russes ayant sans le savoir partagé les lieux dans le plus simple appareil avec un de leur collègue français, plongé ensemble dans le trou d’eau glacée, et procédé aux traditionnelles séances de flagellation réciproque aux branches de bouleau ……….

Alexei réussit à joindre ses correspondants, à la vacation de 10h00, et tout est – en principe – arrangé : le chef de la vallée – qui n’était pas au courant du barrage militaire de la veille et nous avait attendu de l’autre côté jusque vers 18h00, sera présent pour nous ouvrir la route. 

Lundi, nous quittons Dombai avec notre camion, les bagages, le stock de nourriture pour la semaine : sur le petit Marché, François se déguise en « maïa l’abeille », bonnet, écharpe et chaussettes en laine jaune et noire du plus bel effet.
Nous redescendons la vallée de Teberda, et tournons à gauche à la sortie de Karachayevsk, pour après un tunnel, rentrer enfin dans notre vallée d’Aksa’ut !!!
Très vite, la route fait place à une piste, et nous abandonnons le minibus pour nous entasser dans notre camion « Gaz », assis sur bagages, sacs, et stock de nourriture. La remontée de la vallée commence, la piste devient de plus en plus chaotique, puis enneigée: 50 km de long, près de 4 h de route, dans des conditions qui deviennent inquiétantes. La piste a été ouverte par un bull sur chenilles, qui a dégagé les plus gros obstacles, mais notre « Gaz », pourtant le meilleur engin tout terrain, a parfois beaucoup de mal pour se sortir de passages de gués, ou de coulées de neige particulièrement épaisse. A 10 km de la base, un bull sur chenille nous attend, pour venir en aide. Il neige de plus en plus fort. Une angoisse : y a t il assez de carburant au moins pour atteindre le but ?? on se lance dans des calculs de consommation, et on conclut que si notre chauffeur pourra nous amener à bon port, il ne pourra pas redescendre dans la vallée. Aujourd’hui, les militaires « spéciaux » sont absents, mais sont prévus remonter demain mardi. Nous arrivons à la nuit tombante à la « base », ( alt 1875 m env ), et découvrons dans ce bout du monde à l’isolement absolu, un petit bijou dans une forêt de pins : la maison qui nous est prêtée, groupe électrogène, chauffage par chaudière au bois, douche, cuisine , cheminée, sauna à proximité, et même une télévision satellite, qui permet aux fanatiques de capter les chaînes françaises ….

 


Nous voilà bientôt tous réunis devant un bon repas préparé par Ielena, et sortons du « frigo » ( un trou dans la neige ), les premières bouteilles de vodka..

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première course : tout le monde remonte dans la vallée voisine qui mène au col de Tichy Teberda – que nous devions traverser depuis Alibek – une piste agréable traverse la forêt et amène à l’entrée d’un cirque dont on a de la peine à appréhender les dimensions
Le temps est un peu brumeux, soleil voilé, mais froid 
Les 2 groupes se séparent

Antécime du Gran Marka ( 3450 m env )

Nous poursuivons dans le fond du vallon, qui nous semble plat et interminable. Sans nous en rendre compte, nous prenons cependant de l’altitude, et nous progressons bientôt dans une solitude totale et une ambiance féerique : les nuages se déchirent petit à petit, le
soleil devient plus présent, les sommets se dévoilent doucement, nous avons l’impression d’être complètement perdus au milieu d’immensités blanches. Le vallon de Tichy Teberda s’oriente à l’est, puis au nord, nous passons au pied du sommet voisin du Cemenov Bache, que nous avions gravis depuis Allibeck, avant de renoncer à traverser sur Aksa’ut. Le dernier cirque se dévoile enfin, laissant apparaître l’impressionnante muraille sud du Gran Marka, au lieu du glacier que suggère la carte topographique… Inutile d’espérer gravir le Gran Marka par ce versant, nous nous rabattons sur une antécime au sud-ouest, qui semble accessible par son arête. Nous rejoignons celle-ci et la suivons vers le sommet. C’est alors que nous voyons toute la pente sous le sommet glisser sans bruit : la neige fraîche tombée les jours précédents, réchauffée par le soleil, et pas encore consolidée, s’est détachée sous l’effet des vibrations que nous avons provoquées, validant notre choix de progresser prudemment sur l’arête. Au vu de l’instabilité du manteau neigeux, nous renonçons à poursuivre jusqu’au sommet et nous satisfaisons d’un petit gendarme sur l’arête, qui offre déjà un beau point de vue sur toute la vallée. Les conditions ne sont malheureusement pas assez bonnes pour traverser le col en contrebas et rejoindre ainsi directement le début de notre long vallon, et nous préférons descendre en suivant tranquillement les traces de montée.

 

 


JJ Pik ( 3200 m env )

La deuxième division remonte les belles pentes rive gauche, passages assez raides, avec 20 à 30 cm de neige fraîche posée sur une croûte bien gelée, où Olivier ( allergique aux couteaux ), et Philippe ( aux conversions parfois aléatoires ), redescendent sur les fesses les zig zag péniblement gravis.
On débouche sur une arête qui conduit skis aux pieds à un sommet anonyme, baptisé « JJ Pik « , JJ qui a en outre l’honneur de tracer en tête l’arrivée à ce sommet vierge ( à skis ) et qui porte désormais ses initiales !!!
La descente – où comme d’habitude les pentes qui avaient été gravies avec grande précaution à l’aller sont parcourues au plus direct : conséquence, quelques belles coulées sur les quelles Victor et Philippe effectuent une partie du trajet retour.
La neige reste superbe jusqu’à la base, légère à souhait.
Au camp, Ielena a préparé, comme chaque jour, le « lunch de l’après midi », soupe aux champignons, fromage, toasts, viande séchée non pas des Grisons mais du Caucase ( Le « Basturma » aux épices ), gâteaux en tous genres, et bien sûr thé et vodka, à consommer selon les principes exposés par Alexei, qui nous résume la journée avec ses allégories russes. 
Il révèle avoir communiqué avec les divinités Tcherkesses qui ont bien voulu accepter de nous laisser venir à Aksa’ut, et nous ont permis de découvrir dans d’aussi belles conditions ces montagnes restées secrètes.
Il explique que JJ est maintenant baptisé, et intronisé « vieux du Caucase », et s’appelle maintenant JJ Ko
Nous évoquons ensemble d’autres massifs, d’autres rêves : Khola au nord du cercle polaire, le Kamtchatka, le Pic Lénine au Pamir, les Montagnes Célestes, et moins loin de nous, l’Elbrouz par son approche Nord, les montagnes mystérieuses de l’Ossétie du Nord, Digora, les grands glaciers de Karaugom et de Tsey, le plus grand bassin glaciaire du Caucase avec celui de Bezinghi, photographiés par Vittorio Sella avant 1900, les vallées d’Uruck, d’Ardon, affluents du fleuve Tereck, non loin du Kazbeck, où peut être, l’année prochaine, j’aimerai bien renouveler notre exploration à skis !!
Le soir, Laurent entame ses séances de dopage aux pâtes, dont il enseigne à Ielena l’art de la préparation.

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Cirque de Khalega

Journée magique et chacun pour soi.
Aujourd’hui, grand beau temps, froid ( - 12° le matin ).

 


Nous remontons, légèrement en aval de la base, la vallée qui en rive gauche, par un long goulet, mène à un plateau intermédiaire, inondé de soleil, et qui s’ouvre sur un vaste cirque, où d’innombrables vallons et sommets attendent nos spatules. Philippe découvre qu’il a oublié son Arva, et retourne le chercher. Tout est trop beau, le groupe éclate , et par petits paquets chacun va où bon lui semble

 


Nous gravirons différents sommets – toujours anonymes – . Plutôt que de monter sur le premier repéré qui me semble, en observant ceux qui sont devant, en neige dure, je tire à main gauche vers une belle pyramide qui est manifestement en neige profonde. Par une longue trace autour d’un lac où j’enfonce dans 60cm de poudreuse, puis dans une face bien raide, je retrouve François qui est monté en partie à pieds par l’arête mixte. Rejoint par Laurent, déchaîné par la beauté des conditions, et qui nous a repéré depuis le sommet d’en face, ils vont faire une très belle trace de descente tout en sinusoïde.


Nous continuons à errer dans ce paysage, puis replongeons sur le plateau inférieur où nous nous regroupons. D’autres itinéraires nous tendent les bras : avec Laurent et Olivier, nous remontons skis aux pieds puis sur le sac, le raide goulet qui ferme le plateau au fond à gauche, et qui donne accès à un nouveau cirque, solitude absolue, dominé par le Karakaya, « pyramide noire « très beau sommet rocheux strié de couloirs enneigés, de 3900 m env, qui éclipse les autres grands sommets de près de 4000m, Aksa’ut , Maruck. Un dernier effort, une descente en poudreuse, et c’est le retour à la base. 

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Aux pieds de la chaîne principale

Le fond de la vallée d’Aksa’ut garde encore son secret, un grand sommet rocheux, l’Aksa’ut lui même ( alt 3900 env ), un autre déjà connu, le Djalovchat , approché deux fois depuis Alibek, une couronne d’autres sommets toujours très alpins et de fière allure, plusieurs glaciers importants, dont le « Lednick Djalovchat », le plus grand de l’Ouest Caucase ( 8 km de longueur ), de multiples vallées adjacentes à découvrir à skis malgré un aspect glaciaire assez « hard » !!. Nous savons que le glacier Djalovchat se prolonge vers la vallée par un gorge, plutôt un canyon, car parfois étroit de quelques mètres et dominé par des parois quasi verticales de 100 à 200 m de haut. L’enneigement exceptionnel nous fait tenter le passage par la gorge, que nous espérons praticable ??

 


En fait, la taille des blocs et des trous d’eau qui font obstacle nous font dévier à mi chemin, et crampons aux pieds, nous rejoignons en rive droite des terrasses parsemées d’arbres qui dominent l’étroiture. Une mère chamois et son petit s’échappent par les pentes de la rive gauche. Arrivé au dessus de la langue terminale du Glacier Djalovchat, immense plan incliné de près de 6 km de long, le groupe se sépare.

Djalovchat par le versant Aksa’ut

Par une longue traversée en neige dure, nous rejoignons le fond du vallon, juste avant qu’il se transforme à nouveau en une étroite gorge dans laquelle nous nous engageons, mais qui n’oppose pas d’obstacle comme la précédente. Nous en sortons rapidement pour prendre pied sur la langue terminale de l’immense glacier Djalovchat, que nous remontons jusqu’au moment où il se redresse soudainement, laissant apparaître de nombreux séracs.

 

Nous faisons une courte pause déjeuner, avant de reprendre notre ascension, en montant directement au milieu du glacier, par une pente raide délimitée de chaque côté par de nombreuses crevasses. La pente s’adoucit petit à petit, pour former une belle rampe qui s’incurve à gauche, puis rejoint les dernières pentes sous le col, peu raides mais gavées de neige plus ou moins transformée. Celle-ci se tasse parfois avec soudaineté, faisant quelques frayeurs à Bruno, qui fait la trace, et a régulièrement l’impression de tomber dans une crevasse … Nous arrivons finalement à la rimaye, sous le col qui donne accès à l’arête ouest du Djalovchat. Le temps est resté jusque là bien dégagé, mais les nuages commencent à s’attarder sur la crête frontière. Laurent préfère renoncer à poursuivre car il n’a pas apporté de piolet. Bruno, François, Jean et Pascal s’assurent pour passer la rimaye, et poursuivent en crampons sur l’arête, dans une ambiance sévère, du fait d’une visibilité de plus en plus réduite, sauf à l’occasion de timides éclaircies, qui nous laissent entrevoir les 400 mètres d’arête. Nous parvenons bientôt au pied d’un ressaut rocheux, que l’on peut franchir directement par une escalade facile, ou bien contourner par un vague couloir en versant nord. Au-delà, l’arête devient à nouveau neigeuse jusqu’à un monticule que nous prenions pour le sommet, mais qui marque en fait un nouveau passage rocheux très aérien, que nous jugeons impossible de traverser sans assurance. Du fait de l’heure tardive et du manque de visibilité, nous renonçons à poursuivre, et nous rebroussons chemin, non sans un dernier regard vers le sommet qui apparaît dans une brève éclaircie, et dont nous ne sommes plus séparés que de quelques dizaines de mètres. Mais le Djalovchat aura eu raison de notre motivation jusque dans notre troisième tentative, qui n’aura jamais été si près d’aboutir… Nous descendons prudemment, d’autant que la fatigue commence à se faire sentir, et rejoignons finalement Laurent, resté au col, et content de nous voir revenir après plus de deux heures d’attente. La descente sur le glacier est facilitée par une visibilité qui s’améliore nettement, mais nous ne pouvons vraiment en profiter, tant la neige est imprévisible, durcie par endroits et inconsistante sur une grande profondeur en d’autres. Au lieu de reprendre la rampe suivie à la montée, nous restons bien en rive droite pour contourner la zone crevassée inférieure, et descendons rapidement par une grande traversée jusqu’au bas du glacier. Après la petite gorge traversée le matin, nous remontons en peaux de phoque une cinquantaine de mètres pour contourner la grande gorge inférieure, et rejoignons les traces laissées par la division 2 au retour du col Alibek, qui nous mènent rapidement jusqu’à Aksa’ut, où nous arrivons peu avant la tombée de la nuit.

 


Col Alibek ( 3180 m env )

 



Les très honorables membres de la division 2, un peu inquiets devant la barre de nuages qui enveloppe les grands sommets, et la dimension impressionnante du glacier, choisissent de se tourner vers le vallon qui mène au col, déjà atteint par son versant opposé : après un départ exposé en neige glacée, une belle vallée ondoie à travers des ressauts rocheux puis s’élargit dans sa partie finale. Arrivés au col sous le soleil, joie et embrassades, nous avons « bouclé la boucle »
Une plaque commémore les soldats qui, pendant la 2ème guerre mondiale, ont tenu cette position face aux dernières avancées des armées nazies. Photos, vidéo : la neige est superbe, le cadre magnifique. Avec Ladick nous redescendons vers la langue finale du « Lednick Djalovchat », pour rechausser les peaux vers la terrasse qui permet de passer au dessus de la gorge. Après quelques péripéties forestières, nous rejoignons la plaine en descendant un cône à la géométrie parfaite, probablement le talus des matériaux extraits des galeries des mines de tungstène.

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Aujourd’hui, dernier jour de ski.

Grand Marka ( 3758m env )

Malgré la fatigue occasionnée par l’ascension du Djalovchat la veille, nous voulons profiter de notre dernière journée dans la vallée d’Aksa’ut, qui s’annonce encore bien ensoleillée. Nous choisissons de tenter à nouveau le Gran Marka, qui s’élève 1900 mètres au-dessus de nos têtes, cette fois par son versant nord-ouest, que nous avons pu observer depuis Khalega, et qui semble plus skiable que le versant sud.
Nous reprenons les traces qui mènent dans la vallée de Tichy Teberda jusqu’au grand replat à la sortie de la forêt. Là, au lieu de poursuivre dans le fond du vallon, nous nous dirigeons vers les pentes sud de la rive droite. Depuis trois jours, la neige s’est complètement transformée et durcie, si bien que nous préférons gravir la partie inférieure en crampons, seul Laurent poursuivant skis aux pieds, mais avec couteaux.
Nous rechaussons les skis lorsque la pente s’adoucit, et nous découvrons encore de la neige fraîche dans les versants ombragés.
Nous laissons sur la droite un col qui permet sans doute de rejoindre le Gran Marka par son arête sud-ouest, et poursuivons jusqu’à une selle donnant accès à un magnifique cirque où l’on peut deviner deux petits lacs recouverts de neige en cette période.
De là, nous nous dirigeons plein est vers les dernières pentes sous le sommet du Gran Marka, où la neige est restée poudreuse.
La pente se raidit progressivement, et la neige devient dure et cartonnée en contrebas de l’arête nord-ouest. Nous décidons alors de laisser les skis et de poursuivre en crampons : il reste environ 200 mètres pour atteindre le sommet par des pentes de neige faciles, coupées de quelques ressauts un peu plus raides. L’édifice sommital doit être contourné par une jolie traversée en versant sud, et un petit couloir de neige mène directement au point culminant.
Le panorama est grandiose, avec vue sur tous les sommets que nous avons gravis ou approchés durant notre séjour : Mussa Achytara , Sofrodju, Djalovchat, Cemenov Bache, Khalega, etc. Au loin, l’Elbrouz resplendit sous le soleil, et Laurent pose fièrement à ses côtés, pour atténuer ses regrets de ne pas l’avoir gravi ! Au lieu des habituels nuages remontant de Géorgie dans la journée, pour s’évacuer en soirée, nous remarquons un grand voile de nuages gris élevés, qui s’étend progressivement depuis l’ouest, et semble annoncer un changement de temps.
Pascal prévient par radio Alexei de notre nouvelle conquête, nous profitons un peu de notre dernier sommet, le temps du casse-croûte et de quelques photos, avant de prendre le chemin du retour.
Les pentes ombragées sont un régal pour la descente, et nous atteignons rapidement le cirque et ses deux lacs. Au lieu de suivre la trace de montée, nous préférons traverser plein ouest pour rejoindre l’immense vallon qui dégringole directement à l’entrée du camp d’Aksa’ut. En restant rive gauche, nous bénéficions encore de magnifiques pentes de neige poudreuse, avant de rejoindre le fond du couloir où la neige est déjà bien transformée. Ainsi s’achève notre dernière course dans cette magnifique région du Caucase, où les possibilités sont sans limites.



Kourgachimchat ( 3250 m env )

A la fois triste et un peu fatiguée, la « 2ème division » décide d’aller visiter les pentes qui dominent la base, en direction des anciennes exploitations minières. Une piste, un parcours en forêt nous amènent à d’anciens baraquements, puis nous accédons à skis sous l’arête qui conduit au sommet. Je préfère rester sur place, et rêver au soleil, devant l’immensité du paysage en attendant le retour du groupe. Un long parcours à pieds, dans un terrain en général caillouteux, mène au sommet, qui est défendu par un ressaut et une corniche de neige dont le franchissement est délicat. Victor se livre à des travaux de terrassement, installe une main courante, et certains accèdent au sommet. Ce faisant, il a chaussé ses crampons et posé ses bâtons au sol, vite enfouis sous l’accumulation de la neige qui a été remuée.

 


A la descente, il sera impossible de les retrouver, et Victor devra skier avec un piolet dans chaque main !! 
Le groupe choisit de suivre un couloir, qui descend tout droit, je préfère poursuivre ma solitude en tirant à droite, à travers la forêt et rejoindre directement le camp Aksa’ut. J’y arrive bien avant les autres, et Alexei, me croyant perdu, s’apprêtait déjà à mobiliser d’hypothétiques secours.

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Dernier repas du soir, Ielena, chante « à capella » des chansons Ukrainiennes.
Ielena a quitté son Ukraine natale avec sa fille Natacha : elle avait beaucoup de difficulté à y vivre de son métier de professeur de russe, et aimait trop la montagne pour habiter un » plat pays »
Des bougies remplacent l’ampoule électrique, les bouteilles de vodka sont vidées.
Dernière séance au sauna, petit bâtiment en bois, 3 pièces, salle de repos, douche et sauna lui même où il fait si chaud que l’on ne peut rester que quelques minutes avant d’aller se rafraîchir en se plongeant dans le trou d’eau, presque fermé par la couche de glace.
La météo déjà menaçante, se dégrade encore, une grosse perturbation venant, comme toujours de la Géorgie, se déverse par dessus la frontière.

Le lendemain matin, nous chargeons une dernière fois tout notre « bazar » dans le camion « Gaz », qui est arrivé avec ponctualité, un petit salut à nos voisins « un peu spéciaux », qui ont mis en service un fil neige, du même type que celui d’Alibek, et s’initient au ski » de piste »: mieux vaut cependant que leur prochaine mission ne se déroule pas dans un pays aux montagnes enneigées !! 
Nous reprenons à la descente la longue piste en direction de Kislovodsk, intermède de tourisme avant de prendre l’avion du retour à Mineraldye Vody.
Petite halte au franchissement d’un pont, ou plutôt ce qu’il en reste , vu la dimension ses trous ouverts dans le tablier, à travers les quels on voit gronder le torrent !! 
Notre bon vieux « Gaz » a eu la gentillesse d’attendre les premiers kilomètres de goudron pour rendre l’âme : consommant presque autant d’huile que de gasoil, nous l’avons troqué contre 2 minibus poussifs, mais en état de marche

Kislovodsk, ville d’eaux, fondée par les Tsars et dont l’architecture a été préservée par le régime soviétique.
Il fait délicieusement bon, les tenues des jeunes russes émoustillent certains.
Nous dînons le soir sur la terrasse d’un « Kaphé », repas de qualité, avec des « shalsnicks » d’Esturgeon et d’autres spécialités Géorgiennes, accompagné de vins agréables, qui n’auraient pas déplus au camarade Staline !!.

Lever matinal, il ne s’agit pas de rater le vol – le seul de la journée – qui nous ramène à Moscou, ni de se priver de la visite au marché de Piatigorsk, où l’on trouve des produits frais dont il serait dommage de ne pas ramener quelques échantillons en France !!

Surprise : il neige, 10 cm sont déjà au sol !
Nous sommes à peine à 600 m d’altitude, dans une région sèche et au climat doux, qui ne voit pas tel événement une fois tous les 10 ans !!
Là haut, à Aksa’ut, à Alibek, à Dombai, à Arhyz, sur la grande chaîne du Caucase, la neige s’accumule à nouveau, la poudreuse se reconstitue, mais nous ne serons plus là, et personne d’autre d’ailleurs, pour y réimprimer nos traces.


J J Ko

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